24 | Arte | Battlestar Galactica | Borgen | France Télévisions | Friends | FOX Television | Game of Thrones
HBO | Homeland | House of Cards | Occupied | Société | The Newsroom | The West Wing

24 | Arte | Battlestar Galactica | Borgen | France Télévisions | Friends | FOX Television
Game of Thrones | HBO | Homeland | House of Cards | Occupied | Société | The Newsroom
The West Wing

24 | Arte | Battlestar Galactica | Borgen | France Télévisions | Friends | FOX | Game of Thrones | HBO | Homeland | House of Cards | Occupied | Société | The Newsroom | The West Wing

« La télévision a été le média populaire le plus déterminant dans la représentation et l’engagement du public américain avec la Guerre contre le Terrorisme. »

Si dans la forme les séries montrent bien des choses, elles possèdent une finalité commune. En tant que produits de consommation culturels, elles s’adressent d’abord à leurs contemporains. Le fond de leur propos est toujours le même : nous, les humains, notre quotidien, nos ambitions, nos doutes, nos moments de gloire et nos heures les plus sombres.

A tour de rôle, les séries nous offrent un regard sur notre société et nous interrogent sur nos modes de vie et d’organisation.

Cependant, si les séries peuvent tenter de représenter la réalité, elles transmettent nécessairement un point de vue. Résultant d’une production humaine et donc subjective, elles traduisent un parti pris sur le monde.

La création américaine House of Cards en donne une illustration parfaite, à travers la représentation à charge évidente du président russe Vladimir Poutine. Dans sa troisième saison, la série introduit un nouveau personnage qui restera longtemps son principal antagoniste ; le président russe Viktor Petrov. Outre leur ressemblance physique et la proximité de leurs noms, c’est le portait psychologique de Petrov qui a déclenché la controverse. Petrov est un homme froid, humiliant, manipulateur et arrogant ; l’archétype du despote contemporain.

Un acte politique engagé, qui n’a laissé aucun doute sur les intentions ou les partis pris de la série, celle-ci se retrouvant au cœur d’un feu croisé entre les opposants au régime prenant le relais de la critique, et la condamnation de la diplomatie russe. Une polémique internationale qui montre bien l’étendue du pouvoir d’influence des séries et de leur fonction de représentation.

Mais comme l’a dit jadis l’Oncle Ben : “un grand pouvoir implique de grandes responsabilités”. Les choix de représentation de cette industrie sont lourds de conséquences, parce que ses produits sont des référents culturels, des objets d’influence à l’audience virtuellement illimitée. Du fait de leur fonction, les séries forgent notre perception du monde et de ses équilibres. Plus encore, à travers nos idées et nos valeurs, elles pourraient agir sur nos comportements sociaux.

A ce stade, l’on se demande ce qu’il peut bien y avoir de “réel” dans ces contenus. La télévision et les séries essaient-elles de mimer le monde ou de le remplacer ? Derrière ces procès en intention, il y a une relation bien plus complexe. Séries et Politique sont liés par une histoire tumultueuse, faite de curiosité, d’ambition et de souffrances.

Eclairage.

Comment et dans quelle mesure les séries télévisées forgent-elle notre perception collective des relations internationales ?

1/ La recherche du réalisme : les séries comme reflet du champ politique

La télévision a un rôle social en tant qu’espace d’expression publique des débats qui agitent notre société. Dans cet objectif de représentation des opinions et des identités politiques, la télévision évolue et devient un objet de plus en plus sophistiqué.

L’histoire de la télévision et des séries est profondément liée aux Etats-Unis et ses rapports au monde. Nous tenterons d’étoffer cette approche par de nombreuses références aux productions européennes, mais l’on ne peut ignorer l’influence déterminante de l’industrie américaine, tant sur le format que sur son discours.

Le réalisme, un enjeu de crédibilisation

A travers son étude des fictions télévisées américaines, Belletante observe une mutation profonde de l’objet séries. Dans Séries et Politique, Quand la fiction contribue à l’opinion, il décrit un mouvement en avant, depuis le divertissement pur de sitcoms comme Spin City aux productions techniques et spécialisées comme The West Wing (A la Maison Blanche en VF). Les deux séries se croisent au tournant du XXIème siècle. La première, une comédie, use de son contexte politique comme d’un arrière-plan, un décor qui offre des situations cocasses, et demeure centrée sur les enjeux personnels et romantiques de ses personnages. La seconde est une série sérieuse, qui entend traiter de la politique américaine avec maturité et rigueur.

Force est de constater que la différence est radicale, tant sur la forme que sur le fond. Loin d’utiliser la politique comme un prétexte, The West Wing prétend informer son audience sur le fonctionnement des institutions. La série se présente comme une experte du débat public et des stratégies politiques.

Pour Joseph Belletante, la télévision se pare de réalisme afin d’attirer une audience de plus en plus intéressée par le fonctionnement de ses systèmes politiques et socio-économiques. Ainsi, les références de The West Wing maintiennent l’intérêt de l’audience et permettent à la série d’introduire des concepts complexes. Des moments qui ont offert ses lettres de noblesse à la série qui demeure une référence de fiction politique. Parmi les heures de gloire de The West Wing, on relève notamment l’épisode « Isaac & Ishmael », dédié au 11 septembre. Dans cet épisode de 40 minutes, la série offre une véritable réflexion sur les défis socio-politiques de l’Amérique et la crise d’identité qui la secoue.

Une émulation progressive à l’international

Cette maturité politique a mis du temps à s’exporter. Pour Belletante, les séries européennes, à l’exception de la Grande-Bretagne, ont longtemps souffert de la comparaison. En proposant des récits plus complexes, plus matures et experts dans leur sujet, l’industrie américaine a accru les attentes du public en matière de réalisme et a creusé l’écart avec ses concurrentes.

Toutefois, si cette critique a pu être valable en son temps, force est de constater que, depuis, les industries créatives européennes ont entrepris de rattraper leur retard. Une nouvelle vague de contenus pointus, ambitieux dans leur forme autant que leur propos, qui rivalisent d’authenticité avec les séries américaines, pour un budget dérisoire en comparaison.

Une ambition qui s’incarne à la perfection dans la série danoise Borgen (Une femme au pouvoir en VF). Cette fiction politique très documentée donne un aperçu des enjeux de pouvoirs internes au pays, tout en les inscrivants dans son actualité régionale.

En plus d’être un succès critique et commercial en Europe, la série reçoit une volée d’acclamations et la reconnaissance de l’industrie culturelle américaine, pourtant assez hermétique. Stephen King se fend même d’un édito dans Entertainment Weekly pour acclamer la série, qu’il place dans son top 10 des meilleures séries de 2012. Pour le New York Times, Borgen se place dans la lignée de The West Wing, dont elle est une version “plus sombre et mature”.

La série Borgen, devenue référence, vient d’être ressuscitée par Netflix, qui proposera les 3 saisons dans son catalogue au cours de l’année 2020 et coproduira une 4ème saison pour l’horizon 2022.

Des séries si réalistes qu’elles prédisent l’avenir

Les séries politiques sont devenues de plus en plus spécialisées. Certaines sont si réalistes et crédibles qu’elles en deviennent presque des objets d’anticipation. C’est par exemple le cas de Years and Years, la série britannique mêlant crises identitaire, migratoire, écologique et nucléaire, si crédible dans son évolution qu’elle a certainement plongé une partie de son audience dans l’angoisse et la dépression.

Mais s’il y a une série politique qui incarne cette dimension presque prophétique, c’est bien Baron Noir. La fiction française signée Canal+ fascine tant elle paraît anticiper la vie politique française. Régulièrement, des événements de la série semblent se reproduire dans la réalité, comme si ses auteurs pouvaient prédire l’actualité politique sur plusieurs mois. Comme s’ils en tiraient les ficelles.

Mais en réalité, si Baron Noir est aussi proche de la réalité, c’est parce qu’elle maîtrise son sujet. Ses auteurs, Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon, sont issus du monde associatif et syndical ; ils connaissent les idées politiques, les rapports de forces et le fonctionnement de la machine politique. Cette connaissance du sujet leur permet de s’approcher au plus près de la réalité et de se risquer à des anticipations…qui font mouche ! Pas de voyance donc, juste une connaissance approfondie et une expérience réelle du sujet.

Une authenticité qui a valu à la série les acclamations de la critique. Le quotidien britannique The Guardian y voit notamment « un parfait mélange entre House of Cards et Les Soprano ». Régulièrement citée comme le renouveau des séries politiques françaises, elle a généré un véritable phénomène. Un succès qui a attiré l’attention d’un grand distributeur comme Amazon Prime Vidéo.

Belletante a raison à propos de la tendance profonde de l’industrie vers le réalisme. Les séries sont de plus en plus spécialisées sur leur sujet et pas seulement en politique. Il y a bien là un processus de fond, structurel. Un temps long de l’Histoire. Toutefois, la spécialisation des séries et leur engagement dans la chose politique procèdent également d’un autre mouvement. Un événement imprévu, une sorte « d’accident de l’Histoire ». Il s’agit bien-sûr du 11 septembre 2001.

2/ Le tournant du 11 septembre : le destin des séries comme actrices du champ social

Les attentats du 11 septembre ont marqué l’industrie audiovisuelle. On se souvient du nombre faramineux de films et shows télévisés réédités en hâte pour éviter de blesser une opinion publique américaine à fleur de peau. Même Spider-Man a été remonté à la dernière minute pour en retirer une allusion au World Trade Center. La télévision n’a pas été épargnée, et plus que tout autre médium, elle s’est retrouvée transformée par cet événement.

La télévision comme réponse au trauma américain

Si le 11 septembre a eu un fort impact sur l’ensemble des industries médiatiques et culturelles, il a marqué un tournant dans l’histoire de la télévision et des séries télévisées.

Pour l’auteur et critique de télévision Alan Sepinwall, l’art peut-être un moyen de répondre aux événements de notre réalité. Pour lui, il était évident que la télévision serait la forme d’expression artistique qui répondrait à la fois à la tragédie du 11 septembre, mais aussi à la crise d’identité qui en a découlé. Car au-delà de la couverture médiatique, des enquêtes et des hommages, la télévision a répondu à la crise à travers une nouvelle forme de médium en plein essor : les séries.

L’idéaliste The West Wing a réagi en voulant rassurer le public sur la capacité et la volonté de leurs leaders politiques à les guider à travers cette épreuve. Elle a fait le portrait d’une administration dévouée au peuple et à la nation américaine. D’autres séries, comme Rescue Me, ont nourri la mémoire de ces pompiers, policiers, ambulanciers ; ces “first-responders” morts en tentant de secourir les victimes des attentats. Des séries engagées, qui ont essayé de réunir l’Amérique autour de ses icônes et de ses valeurs. The Wire (Sur Ecoute en VF), la série phénomène de HBO, est elle-aussi intimement liée aux attentats, dont elle observe les conséquences sur une société en perte de repères et délaissée par des pouvoirs publics désormais trop préoccupés par la menace terroriste.

La télévision comme industrie de guerre

Surtout, l’après-11 septembre a été particulièrement marqué par l’apparition de séries dédiée aux forces armées américaines. Pour Sepinwall, la popularité de séries comme NCIS est entièrement due au contexte de la mobilisation militaire de masse et à l’engagement de la société américaines auprès de ses troupes. Née la même année que l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, et entièrement dédiée à la glorification du corps des Marines et de ses valeurs, NCIS est le symbole d’une industrie impliquée dans l’effort de guerre. Une recette qui fonctionne puisque la série, qui fête sa 17ème saison en 2020, demeure la série la plus populaire outre-Atlantique.

Mais la série emblématique de la télévision post-11 septembre demeure 24 (24 Heures Chrono en VF). Écrite et tournée bien avant les attentats, la série sera néanmoins profondément marquée par les événements et en ressortira transformée à jamais. Après une première saison centrée sur la vendetta personnelle d’une mafia serbe, les suivantes ont directement adressé les enjeux de la guerre contre le terrorisme menée au Moyen-Orient. 24 est née avant le 11 septembre, mais l’impact de cette tragédie sur la conscience collective américaine l’a transformée en médium et en superviseur de la guerre en Irak. Si sa première saison avait déjà rencontré un grand succès, aussi bien auprès de la critique que du public, l’engagement de 24 et la charge émotionnelle qui l’entoure en feront un véritable phénomène populaire aux retombées considérables.

Pour le professeur Dan Cassino, c’est le diffuseur de 24, le groupe FOX qui a été complètement transfiguré par les attentats. En centrant leur attention sur les opérations extérieures et en soutenant ouvertement la guerre, FOX a participé à cristalliser les audiences et derrière, l’opinion publique américaine.

Une actualité qui déverse ses thèmes à travers les séries

La télévision a répondu au traumatisme collectif du 11 septembre à travers la glorification de ses héros et la représentation d’une société unie face à la menace. Mais l’impact de l’événement est bien plus profond. La télévision a été transformée jusque dans ses codes, non-pas à cause de son traitement de l’actualité, mais parce qu’elle a absorbé toute une symbolique propre au 11 septembre et à la rhétorique militariste qui en a découlé. Ainsi, l’industrie a accouché de multiples productions portant en elles les codes et les symboles du discours de l’administration Bush, entre mémoire et vengeance d’une civilisation menacée et prête à tout.

Pour Sepinwall, aucune série n’illustre aussi bien l’après-11 septembre que Battlestar Galactica. La série de science-fiction sortie en 2003 est un remake de Galactica, feuilleton populaire des années 1970 né de la même vague d’intérêt pour la science-fiction qui a porté Star Wars. Cette nouvelle version, plus moderne, plus violente et plus militarisée, évoque les symboles du traumatisme post-11 septembre : la peur d’une civilisation attaquée en son cœur et tentant de reconstruire un monde meilleur dans les ruines du premier. Une société déracinée et vivant recluse dans un vaste vaisseau spatial de catégorie militaire, prête à se battre pour sauver ce qu’il reste des siens et de ses valeurs universelles.

Battlestar Galactica pousse l’allégorie jusqu’à l’extrême et n’hésite pas à appuyer sur la corde sensible. Les survivants de cette civilisation humaine arrachée à sa quiétude se retrouvent pour se recueillir et prier dans une sorte de mémorial aux innombrables disparus de leur société. Un mausolée de photographies et de témoignages, qui occupe un pan important du vaisseau et dont la mention répétée et insistante évoque sans subtilité les mémoriaux de Ground Zéro.

Les attentats du 11 septembre et ses conséquences sur la scène politique internationale ont profondément altéré la télévision. Non-seulement cet événement accélère la course au réalisme, mais il insuffle à la télévision des thèmes et des représentations profondément politiques.

3/ La fabrique de nos représentations politiques

Les séries ne peuvent plus être sous-estimées comme un objet de divertissement pur. Influencées et altérées par leur contexte politique, elles ne font pas que représenter le monde ; elles portent en elles un élément de subjectivité, conscient ou non. Ces discours, ces ensembles d’idées et d’opinions sur la société et le monde nous influencent et forgent nos conceptions du monde.

Une opinion du champ politique

La filmographie d’Aaron Sorkin est un cas d’école en matière d’idéologie politique. Partisan libéral et progressiste revendiqué, le scénariste est réputé pour son amour des grands idéaux de la Constitution Américaine. Des valeurs que l’on retrouve galvanisées à l’extrême dans deux de ses créations : The West Wing (NBC, 1999) et The Newsroom (HBO, 2012).

Dans The West Wing : The American Presidency as Television Drama, Peter Rollins et John O’Connor s’emploient à comprendre comment la série a pu engager autant d’émotion chez le public. Selon eux, cet engagement procède justement du fort idéalisme qui entoure sa représentation de la politique américaine. Les héros de The West Wing sont des parangons de vertu, des êtres responsables et conscients d’eux-mêmes, ce qui les rend très rassurants pour le public. Ils sont habités de grandes valeurs et d’idéaux moraux qui renvoient directement aux mots et au mythe des pères fondateurs de l’Amérique. L’humanisation du personnel politique, à travers ses nombreuses romances et leurs combats internes, permet d’établir une connexion émotionnelle avec le public, rendu plus réceptif à son discours. En somme, The West Wing est un spot de publicité gouvernemental presque parfait.

Si l’idéalisme de Sorkin reste isolé, il est révélateur d’un mouvement global de la production télévisée. Les séries sont des outils critiques qui donnent une vision globale partisane et influencée des enjeux, personnages et idées politiques. Pour sa part, Belletante distingue une tendance globale des séries à la méfiance vis-à-vis de la politique. Dans les temps qui ont suivi le 11 septembre, marqués par l’émergence de nouvelles théories du complot, l’auteur remarque que le fort succès de séries impliquant une manipulation gouvernementale.

Au premier rang de ses séries, on retrouve 24, qui fait le portrait d’un Etat fédéral corrompu et d’agences gouvernementales noyautées par des ennemis extérieurs comme intérieurs. Mais l’on peut également citer des séries moins portées sur l’actualité comme X-Files, dans laquelle des agents du FBI enquêtent de façon clandestine sur les phénomènes paranormaux qui parcourent la Terre.

Belletante dresse un parallèle entre la méfiance de 24 et la nature secrète des institutions gouvernementales dans X-Files. Cette représentation de la politique comme un milieu corrompu et distant du public, qui travaille dans le secret et la manipulation des preuves, a eu un effet radical sur la montée d’une défiance généralisée à l’égard des pouvoirs publics. Elle a encouragé la remise en question de la légitimité de l’Etat fédéral et de ses représentants. Un discours qui n’étonne pas puisque ces deux séries viennent de la FOX, le network conservateur très engagé depuis le 11 septembre et particulièrement critique de l’Etat Fédéral.

Un objet d’influence géopolitique

Si les séries peuvent forger nos représentations, elles deviennent un centre d’intérêt pour les acteurs du champ politique. Les séries contiennent et reflètent les peurs et les préoccupations de leur contexte humain. L’interprétation de leur discours peut ainsi devenir un sujet de dispute et jouer un rôle actif dans la géopolitique internationale.

Dominique Moïsi évoque la série norvégienne Occupied, qui décrit l’invasion de la Norvège par les forces armées Russes et confronte le public au dilemme de la collaboration, de la résistance ou de l’indifférence. Une série qui se veut d’anticipation et illustre la méfiance du pays à l’égard de la Russie et de ses intérêts géostratégiques. La série n’est pas une œuvre de propagande pure en ce qu’elle illustre un sujet réel qui anime la société norvégienne. Occupied apporte un regard sur une situation tendue, elle vient expliquer la méfiance diplomatique des pays nordiques à l’égard de la Russie ainsi que leur attachement à l’OTAN et à la protection américaine.

Cependant, l’expression de ces sentiments à travers un média de masse comme la télévision, et les parallèles entre cette fiction et l’actualité brûlante de l’annexion de la Crimée, a provoqué de nombreuses critiques de la part d’officiels russes. Les séries, en exprimant les sentiments de leur audience, peuvent être un catalyseur de ressentiment et la source de tensions géopolitiques.

Un vecteur d’idéologie politique

Toute série, parce qu’elle fait un choix de représentation conscient ou non, possède une portée symbolique qui influence nos conceptions du monde, y compris des séries sans rapport avec notre vie politique.

Le point le plus intéressant de l’étude de Belletante porte sur l’indifférence à l’égard de la chose politique. Un phénomène qui s’illustre à la perfection dans la série Friends. La série culte est effectivement le plus grand exemple de passivité et de désintérêt pour les affaires du monde. L’histoire se concentre sur les vies sentimentales et (parfois) professionnelles de six new-yorkais, la majorité de l’action se déroulant dans un appartement ou dans un lieu de divertissement public. Les héros, quarantenaire et toujours colocataires, n’expriment aucune forme d’intérêt ou de préférence politique. Une passivité que Belletante assimile à une glorification de l’individualisme. Narrant les aventurettes de ce groupe de grands enfants sur dix ans, la série se fait le symbole d’une génération en rébellion contre la société, critique d’un système auquel elle ne veut pas appartenir et dont elle refuse d’assumer les responsabilités. Friends est une série où les parents, principaux représentants du monde extérieur, sont systématiquement oppressifs ou décevants et, bien-sûr, responsables des échecs personnels de leur progéniture.

Les acteurs de la série FRIENDS

Ainsi, malgré l’absence apparente de discours politique, l’auteur remarque que les séries diffusent des idées tout à fait politiques sur l’individualisme, le rapport à l’autorité, l’identité et le mode de vie. Elles forgent des conceptions individuelles et collectives de la vie en société. Une leçon qui vaut également pour des séries se déroulant dans des mondes totalement fictifs et sans rapport conscient avec l’actualité.

Une forme de déterminisme qui s’illustre à merveille à travers l’exemple de Game of Thrones, ou plutôt la critique de Game of Thrones par Dominique Moïsi. L’analyse de Moïsi dresse des analogies entre l’intrigue de la série se déroulant en Orient et l’actualité. Selon lui, la représentation de la société dothrak est très similaire à la façon dont est traité le Moyen-Orient dans les médias occidentaux. Un portrait fantasmé et barbarisant, qui laisse planer la menace d’une invasion. Un élément qui fait écho au fameux « choc des civilisations » de Samuel Huntington, cet affrontement programmé entre l’Occident et l’Islam. Néanmoins, occupé à dresser des parallèles avec l’actualité, Moïsi ignore la nature même de la série comme adaptation d’une saga commencée en 1996 et écrite par un auteur objecteur de conscience, progressiste et antimilitariste. Un récit né bien avant l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan et qui ne relève en aucun cas d’une stratégie de justification ou de glorification de la guerre contre le terrorisme.

Emilia Clarke dans Game of Thrones

Néanmoins, la critique maladroite de Moïsi est importante ; elle permet d’illustrer l’impossible distanciation de l’objet série avec le quotidien du public. De multiples controverses ont ponctuellement émergé sur les prétendues intentions de la série et de ses représentations. Si l’auteur de la saga et les producteurs de la série se sont toujours adroitement défendus, ils n’ont pu empêcher la politisation de leur création.

4/ Des modèles de comportement social et politique

Scène de torture dans 24 Heures Chrono

Après avoir témoigné de la forte influence des séries sur nos représentations, il convient d’interroger le lien entre séries et comportement. La compréhension de cette relation est essentielle étant donné le poids culturel des séries en tant que référents socio-culturels et moraux dominants. La série 24 est un cas d’école typique lorsque l’on aborde l’étude de la télévision et du comportement.

Une violence fictive qui inspire le réel

Dans « Geopolitics : A Very Short Introduction », Klaus Dodds dédie un chapitre entier à la télévision et à son rôle dans la transmission et l’implémentation d’un comportement chez les audiences. Une analyse qui démarre sur les chapeaux de roue :

« La télévision a été le média populaire le plus déterminant dans la représentation et l’engagement du public américain avec la Guerre contre le Terrorisme. »

« Television has arguably been the most important popular medium for transmitting about and engaging with the War on Terror »

A l’heure où les Etats-Unis s’engagent sur deux fronts, en Irak et en Afghanistan, la télévision joue un rôle considérable dans la représentation et la justification d’actes de guerre au public. Parmi ces comportements, Dodds relève des actes de torture physique ou sensorielle, interdits par les conventions internationales mais bien utilisées par 24 et son héros, Jack Bauer.

Scène de torture dans 24 Heures Chrono

La série a toujours justifié ces choix en invoquant la sévérité des menaces qui pèsent sur les Etats-Unis dans la fiction. Un discours de guerre, calqué trait pour trait sur la position officielle de l’administration Bush sur Guantánamo, le camp de détention et d’interrogatoire américain. Un discours qui n’est pas sans conséquences, étant donné le poids grandissant de la télévision -et de 24 en particulier- auprès du public, car la série a fait des émules. Encouragés par cette illustration d’une torture à la fois nécessaire et terriblement efficace, des soldats engagés sur le front se sont mis à envisager, évoquer et même répliquer ces actes. L’armée américaine a été contrainte d’en appeler aux producteurs de la série, inquiète de l’influence de son discours sur ses jeunes recrues.

Mais le phénomène n’est pas resté cantonné à ces groupes de soldats trop jeunes et malléables ; la violence de 24 s’est institutionnalisée. Jack Bauer est devenu une inspiration pour les interrogateurs de Guantánamo. Reporter chez The Guardian, Phillippe Sands s’est entretenue avec un officier en poste dans le camp à l’époque des faits, qui l’avoue sans détour :

« La série a contribué à créer un environnement dans lequel les gens de Guantánamo étaient encouragés à se considérer comme sur le front de guerre – et d’aller plus loin s’ils le jugeaient nécessaire. »

« The series contributed to an environment in which those at Guantánamo were encouraged to see themselves as being on the frontline – and to go further than they otherwise might.”

Toutes ces collusions entre fiction et réalité nous confrontent à l’impact réel de la série, qui normalise des actes de torture et nourrit une culture de la violence au quotidien.

Une légitimation de la violence politique

A travers 24, le groupe FOX témoigne de son soutien irrépressible aux politiques de l’administration Bush, du PATRIOT Act aux invasions « préventives » de nations souveraines. Un positionnement politique fort et assumé qui fait passer 24 pour un outil de propagande au service du pouvoir et de son entreprise de déstabilisation du Moyen-Orient.

Dans The depraved heroes of 24 are the Himmlers of Hollywood, Zizek s’en prend aux codes mêmes de la série. Pour lui, le déroulement de l’action en temps réel n’est pas un simple élément de réalisme, mais bien un outil de légitimation de la violence. Le stress et le manque de temps des héros face à l’urgence de la menace -urgence incarnée par le minuteur emblématique de la série- créent les conditions propres à l’exercice d’une violence soudaine et « nécessaire ». Face à la nécessité impérieuse de sauver le plus grand nombre, les idéaux moraux les plus chers passent à la trappe. N’importe qui peut être arrêté arbitrairement, condamné sans procès et torturé. Les victimes sont renvoyées chez elles -ou au travail- sans considération pour la violence subie. La morale propagée par la série considère toute personne comme dispensable au regard de la sécurité de la nation.

Mais Zizek va plus loin et dresse un parallèle entre Jack Bauer et Heinrich Himmler, et donc entre les propagandes de guerre Américaines et Nazies. Malgré ses actes atroces, Jack Bauer demeure un homme sociable, sensible et attentionné. C’est un héros dans l’âme qui se préoccupe des autres et son avilissement moral n’est qu’un sacrifice de plus dans l’intérêt général. C’est ce que Zizek nomme « le dilemme d’Himmler », une situation dans laquelle les actions les plus atroces et tragiques sont grandies et magnifiées comme des actes héroïques et idéalistes. Une logique centrale à la propagande Nazie.

Jack Bauer torture son frère Graham
Scène de romance dans 24 Heures Chrono

Pour citer Zizek paraphrasant Arendt, cette tentative de masquer l’horreur derrière l’honneur est « une confirmation ultime de dépravation morale ». Il faudra du temps pour contrebalancer l’influence de 24 sur la conception glorifiée et indispensable de la torture. Un combat idéologique et normatif mené par des associations et organisations internationales comme Amnesty International, résolument engagée contre la torture.

24 ne fait un portrait neutre de la torture, elle justifie sa pratique auprès de l’opinion publique et l’encourage dans un contexte de crise. La série et plus largement la télévision, révèlent ici à la fois une capacité et un objectif d’influence comportementale.

Séries : le fruit d’une violence

Néanmoins, les séries semblent moins forger des comportements qu’encourager des pratiques déjà existantes. Car les séries demeurent très influençables par les idées et comportements de leur audience. 24 n’a pas inventé la torture, ni son utilisation par l’administration Bush. Sa pratique dans le cadre de la guerre contre le terrorisme était avérée et documentée, et c’est pourquoi la télévision s’en est faite le relais. Comme le cinéma avant elle, la télévision a toujours bénéficié des conseils artistiques d’agences gouvernementales, afin d’assurer une représentation réaliste et cohérente des sujets qui les concernaient. Ainsi, les auteurs de 24 ont étroitement collaboré avec Chase Brandon, représentant de la CIA à Hollywood, qui les a briefés sur les diverses techniques d’interrogatoire.

Si 24 possède bien une dimension propagandiste, Debrix et Lacy ne sont pas aussi catégoriques que Zizek sur son intentionnalité. Les choix de la série seraient avant tout le fruit de son audience. En étudiant la réaction de la société américaine au 11 septembre, ils relèvent le soutien massif de la population aux mesures prises par l’administration Bush. Car lors de sa signature, le PATRIOT Act ne plaît pas seulement aux conservateurs ; il est une réponse forte qui embarque nombre de libéraux. Même les plus réticents ont accepté ces sacrifices au nom de l’union sacrée et de la guerre contre le terrorisme.

George W. Bush signant le PATRIOT Act

Dans un tel contexte, la série n’avait pas besoin de désigner un ennemi, ni même de légitimer la torture à son encontre. Son audience était déjà favorable à cette logique de guerre totale. En ce sens, la série est plus un reflet de sa société et une conséquence d’un comportement social globalement accepté. Toutefois, il ne s’agit pas de déresponsabiliser la série a bien une responsabilité dans le portrait qu’elle fait de cette violence.

Un objet de son époque

La mondialisation et l’explosion des relations internationales expliquent l’intérêt grandissant pour leur représentation à la télévision. Les séries ont un rôle socialisant ; elles interprètent notre réalité à travers le prisme des valeurs propres à leurs créateurs, et réfléchissent cette réalité auprès d’un public de plus en plus critique et conscient.

La crise du 11 septembre a accéléré ce processus, transformant les séries en vecteur d’information sur le monde et référent culturel inégalé. La télévision est devenue le médium de la réparation et de la revanche, donnant naissance à une multitude de contenus imprégnés de cette essence patriotique et d’un intérêt nouveau -mais biaisé- pour les relations internationales. Il fallait représenter l’Amérique plongée dans le tumulte d’une scène internationale devenu hostile et chaotique.

Les séries sont devenues plus engagées, transmettant à leur public un ensemble d’idées et de symboles politiques qui ont un profond impact sur notre conception de la vie politique et des relations internationales. Au-delà des idées, les séries transmettent des habitudes sociales et des comportements qui resurgissent parfois violemment dans le monde réel.

Toutefois, les séries demeurent avant tout un objet de leur époque ; elles ne déterminent pas les comportements, elles les reproduisent. L’industrie télévisée n’est que le reflet de la société qui l’entoure ; elle illustre le détachement grandissant de la population pour la chose politique. Des audiences qui jouissent du spectacle sanglant d’une caste politique qui s’entre-tue pour accéder au pouvoir suprême. Dans leur rôle, les séries viennent flatter de ce désir de vengeance sociale et cette soif de sang collective.

Au final, les séries se révèlent moins comme des incubateurs de la haine que comme le reflet du populisme grandissant de nos sociétés.

Sources

– Belletante, J., 2011. Séries et Politique. Quand la fiction contribue à l’opinion. Paris : Harmattan.

– Cassino, D., 2016. Fox News and American Politics: How One Channel Shapes American Politics and Society. United Kingdom: Routledge.

– Debrix F., Lacy M., 2008. The Geopolitics of American Insecurity: Terror, Power and Foreign Policy. United Kingdom: Routledge.

– Dodds, K.J., 2007. Geopolitics: A Very Short Introduction. Oxford: Oxford University Press.

– Iyengar S., 1994. Is Anyone Responsible? How Television Frames Political Issues. University of Chicago Press.

– Moïsi D., 2016. La géopolitique des séries ou le triomphe de la peur. Stock.

– Mousseau, J., 1991. La télévision et son public. In: Communication & languages, n°87. pp 40-69

– Rollins, P.C., O’Connor, J., 2003. The West Wing: The American Presidency as Television Drama. New York: Syracuse University Press.

– Sepinwall, A., 2011. New Jersey Local News. 9/11: Ten years later – Terror on TV.

– Zizek, S., 2006. The Guardian. The depraved heroes of 24 are the Himmlers of Hollywood.